Retraite…

Une carrière à pile ou face…
à qui perd gagne !

Vous le savez peut-être, au moment d’accéder à la retraite, j’ai dépassé allégrement les 40 ans de carrière puisque tout a commencé en 1976 à CESCOLE après une période de remplacements et autres tâches pour occuper la première volée issue de l’École Normale sans garantie d’emploi.

C’est en effet le hasard qui m’a valu d’arriver ici ! Au printemps 1977, comme un poste d’enseignant généraliste devait disparaître, M. Grandjean, le directeur de CESCOLE a convoqué les deux derniers arrivés en leur demandant de s’arranger entre eux, sachant que celui qui quitterait Colombier serait accueilli aux Cerisiers. Faute d’éléments déterminants, mon collègue et moi avons choisi de jouer la chose à pile ou face.

J’ai donc perdu et cela m’a valu de passer de CESCOLE aux Cerisiers, d’une 1re MP à une 2e PP (c’était la numérotation de l’époque). C’est peu dire que j’ai été agréablement surpris puisque je n’ai plus quitté ce centre scolaire !

Quand j’ai commencé ici, le centre inauguré en 1975 en était à sa 3e rentrée. C’était encore presque du neuf. Il y avait env. 350 élèves dans ce bâtiment… mais il faut dire que le dernier étage (les salles C51 à C55) était vide et le fond de ses salles « brut de décoffrage ». Pour la petite histoire, c’est l’accueil des 1re MP de Cortaillod dès août 1980 qui a conduit à l’équiper ; jusque-là, ces élèves allaient (à pied) à Boudry.

Une école n’est pas une entreprise comme les autres. On n’y produit rien (ou presque), mais on y cultive beaucoup les relations humaines. Sur ce plan-là, particulièrement, j’ai été gâté. J’ai bénéficié de l’amitié de quelques collègues (je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour André Oswald qui lutte inlassablement contre les effets de la maladie de Parkinson). J’ai pu aussi créer des liens avec de nombreux élèves que j’ai souvent accompagnés jusqu’à leur entrée en apprentissage.

Pendant plus de la moitié de ma carrière, j’ai travaillé dans un cadre et des conditions privilégiés. Je ne m’en suis aperçu qu’assez tardivement, mais c’était dû en grande partie à l’influence d’un homme : Jean-Jacques Clottu. Sous-directeur dès la création du centre, il avait perçu les dangers d’une intégration des classes préprof (anciennement primaires). Il s’est donc toujours battu pour que les élèves au profil le moins scolaire bénéficient de compensations leur permettant de faire de leur passage aux Cerisiers une expérience néanmoins enrichissante. En deux mots, il espérait que la vie scolaire supplanterait l’enseignement des disciplines, que les élèves bâtissent sur des éclats de bonheur plutôt que de souffrir des stigmates des échecs.

J’ai évidemment vécu mes plus belles années dans ce cadre-là. Par principe, une classe préprof bénéficiait de locaux spacieux (une grande salle quel que soit son effectif). Je me souviens avec nostalgie de « ma » B13 avec son coin lecture et, surtout, son imprimerie (oui, avec les casses en plomb). À l’époque, dans ces conditions, j’arrivais même à convaincre des élèves de venir le mercredi après-midi composer et imprimer des pages du journal de classe qu’on vendait pour financer notre camp.

Toujours dans cette volonté d’ancrer la vie dans la classe, les camps tenaient une place importante. J’ai pu ainsi aller 7 ou 8 fois au Tessin ou aux Grisons ; quelques fois aussi dans le Jura (aux Franches-Montagnes ou en Ajoie). Évidemment, l’essentiel n’était pas le camp en soi (quoi que…), mais le cap qu’il déterminait presque tout au long de l’année. Il fallait le préparer avec les élèves, construire ensemble le budget et, indirectement, il donnait du sens aux leçons de français puisqu’on écrivait « pour de vrai » et qu’on devait produire un journal exempt (tant que faire se peut) de fautes de syntaxe ou d’orthographe.

Le point culminant aura été un camp de plus d’une semaine à Fanjeaux, près de Carcassonne. Initié lors de la dernière année de direction de M. Jacot, Serge Caccia a eu l’intelligence d’autoriser la réalisation de ce projet. En 1995, avant l’irruption massive des téléphones portables, ce voyage était un sacré défi. Il a sans doute marqué durablement tous les participants, qui ont particulièrement apprécié un premier trajet en TGV (Genève-Montpellier), les visites de la grotte de Niaux, du centre pyrénéen d’art préhistorique ou de la ville Carcassonne, sans oublier les fameuses 24 h de survie…

Je ne le savais pas encore, mais l’ai rapidement observé, c’était la fin d’une époque. La conception même des classes préprof — telles qu’elles avaient été imaginées à l’origine — a changé. Le nouveau directeur a pensé respecter cette population d’élèves (et les enseignants qui les encadraient) en les traitant comme les autres. Pour l’essentiel fini le généraliste (dans l’esprit primaire), bienvenue au semi-spécialiste ; la règle voulant désormais que les enseignants soient actifs dans plusieurs classes. De même, fini l’accès aux salles spacieuses…

Le métier que j’avais choisi ayant disparu dans mon école, je me suis investi dans l’informatique pédagogique, puis dans le syndicalisme.

Comme c’est un volet que beaucoup d’entre vous connaissent, je ne m’y attarderai pas.

Pour en revenir à ce qui m’a toujours passionné, de 1990 à 2008, j’ai été de tous les groupes de travail du département chargés d’élaborer des propositions ou d’évaluer certains dispositifs pour la section préprofessionnelle. Et je regrette infiniment que les idées et expériences provenant du terrain aient eu si peu d’écho et soient balayées au profit d’une chimère.

Pour terminer, je vais me citer moi-même (extrait de mon dernier billet de président dans L’Educateur) :

L’enseignement n’a rien d’une science. Pour l’essentiel, le facteur humain est déterminant.

Je me souviens que ma meilleure année d’école était une sixième de l’époque chez Pierre von Allmen, rassemblant des élèves qui n’avaient pas réussi à entrer en secondaire après leurs cinq années d’école primaire. C’est à coup sûr l’année où l’on a le moins suivi le programme. On y a par contre fait davantage d’expression que durant tout le reste de notre scolarité. On a enquêté, rencontré des gens intéressants (des artistes, notamment), joué au foot et contribué à la restauration du Grand-Cachot. Je ne l’ai compris que bien plus tard, mais l’enseignant s’était arrangé pour que chaque élève soit valorisé d’une façon ou d’une autre. Et ça a marché !

Sous l’impulsion d’ingénieurs de l’éducation, notre canton a installé en urgence une réforme de l’école secondaire. Or, depuis 1990 (!) et jusqu’en 2008, trois groupes de travail animés par des praticiens neuchâtelois ont consacré beaucoup de temps et d’énergie pour que la section préprofessionnelle soit digne de son nom. En ville de La Chaux-de-Fonds, une vaste expérience pédagogique a été conduite durant près de 10 ans… avec succès !

Pourtant, séduits par les promesses d’un système à profils multiples, autorités et politiciens ont mis en place la structure actuelle devant permettre à chaque élève d’exploiter au mieux ses capacités. Faute de moyens — mais pas seulement — si ça fonctionne probablement avec les meilleurs, la dynamique est cruellement en panne pour les autres. L’école a choisi de privilégier les savoirs scolaires, les disciplines, la théorie ; sur le papier, c’est magnifique, mais il y a hélas une forte cohorte qui n’y adhère pas. Pour ces élèves-là, la classe était un lieu de vie. Nous ferions bien d’entendre le message que leur révolte délivre. Il est urgent de réanimer le cycle 3 !

Je quitte les classes, mais je ne tourne pas totalement le dos à cette partie de ma vie. Dès la rentrée d’août, je compte sur votre appui actif et efficace pour l’un de mes derniers combats syndicaux.

En attendant, je vais me plonger dans les œuvres complètes de Gotlib au son de l’orchestre de Count Basie ; au gré des épisodes de ma carrière, ils auront été de fidèles antidépresseurs et je vous les recommande !

Merci de votre attention… et surtout merci du fond du cœur des moments heureux partagés ici en votre compagnie au cours de ces années !

(Allocution de départ aux Cerisiers, 6 juillet 2018)

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